Club de lecture de la Librairie Gallimard de Montréal

https://www.facebook.com/clubdelecturegallimard

Destins cycliques sur fond fantastique

Par Thomas Dupont-Buist

En fin de parcours, Monde sans oiseaux de Karin Serres constitue une belle surprise. On pénètre avec bonheur dans cet étrange univers de conte, si imagé que l’on en vient, au cours de sa lecture, à souvent se demander quel effet il aurait pu produire sous forme de bande-dessinée. Maisons roulantes permettant d’éviter les déluges venus du lac et porcs phosphorescents et amphibies peuplent l’imaginaire de ce bref roman onirique. On ne peut s’empêcher de noter les ressemblances atmosphériques avec un autre roman de la sélection chambérienne; Frères de David Clerson. Mieux construit et moins confondant que ce dernier, le livre de Serres présente lui aussi plusieurs défauts qui ne lui sont pourtant pas fatals.

Monde sans oiseaux de Karin Serres

Monde sans oiseaux de Karin Serres

Monde sans oiseaux donne d’abord l’impression de déambuler sans but dans un village à la fois archaïque et moderne sur certains points (modifications génétiques). On y rencontre des personnages qui peinent parfois à être cohérents avec eux-mêmes, rétifs puis, sans explications, accueillants. Inquiétants puis auréolés d’une soudaine bonté. Les évènements s’enchaînent (premier baiser, mariage, naissance, décès) comme autant de cycles qui ne mènent nulle part, au même titre que la vie. L’avancée des eaux, celle des ethnologues venus étudiés ce village (que l’on dit pourtant à proximité de la ville et en lien avec elle) et celle des touristes sur leur bateau de croisière, fournissent bien sûr un cadre inquiétant à la trame narrative, mais n’aboutissent pas. On comprend tout de même que, comme pour les oiseaux de ce monde (qui ont déjà quitté la surface de la terre), l’avenir de cette société traditionnelle est compromis.

La force de ce roman ne réside toutefois pas dans ces éléments. Les atmosphères et les images convoquées suffisent à pallier au manque de progression de la narration. On pense entre autres à cette forêt de cercueils qui jonche le fond du lac depuis que les villageois ont lancé la coutume de cet étrange cimetière marin. On s’enthousiasme moins à suivre le cheminement intérieur ou extérieur des personnages que celui des saisons passant sur ces formidables paysages. Nulle surprise alors de constater que l’auteure est à la fois décoratrice et metteure en scène. On comprend ainsi cette force d’évocation, l’univers décrit de façon si convaincante qu’il en paraît presque tangible. Si je ne peux affirmer avec certitude que Monde sans oiseaux devrait avoir place parmi les finalistes, une chose est bien certaine, sont auteure sait écrire et ses prochains romans deviendront pour moi des rendez-vous.

 

Extrait :

« Un matin, le vieux Joseph part dans la vallée voisine d’où il revient en fin de journée, une vingtaine de jeunes bouleaux arrachés sur le dos. Tout le village le regarde passer, chargé de sa forêt pâle. À quoi bon planter des arbres qu’on devra abandonner à la prochaine Remontée? Les gens s’écartent sur son passage puis, du bout du pied, repoussent à l’eau la terre que les racines secouées sèment sur les planches. Et les chocs de sa pelle contre la terre résonnent longtemps dans le soir.

En peu de temps, son jardin devient un parc où les amoureux du village se cachent pour s’embrasser, passant par une planche déclouée dans la palissade. J’y viens souvent, seule. J’aime marcher entre les troncs en soulevant les couches de feuilles sèches avec mes pieds. Ce silence jaune froissé me repose des pontons impeccablement balayés. »

p. 23

Consultez le descriptif de ce titre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>