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La poétique du roman. Compte-rendu de lecture. Fleurs au fusil de Marjolaine Deschênes

Par Thomas Dupont-Buist

S’il est une chose dont on se rend rapidement compte en écumant la portion québécoise de la sélection de premiers romans opérée par Chambéry, c’est bien qu’elle est extrêmement inégale. Après la belle surprise de Zora, les déceptions se sont succédé jusqu’à la découverte de Fleurs au fusil de la poétesse Marjolaine Deschênes. Enfin quelque chose de plus écrit, un travail sur la phrase! Enfin une profusion d’images qui sublime le quotidien sordide que dépeint trop souvent la littérature québécoise! Remarquez, l’univers de ce roman n’en est pas moins sombre pour autant, mais ses ténèbres laissent périodiquement filtrer la lumière. Tout n’est pas perdu.

Fleur au fusil de Marjolaine Deschênes, éditions La Peuplade

Fleur au fusil de Marjolaine Deschênes, éditions La Peuplade

On se réjouit rapidement de ce petit roman (160 pages) même si on remarque au même rythme ses maladresses. Comme bien des premiers romans québécois, Fleurs au fusil n’échappe pas à la facilité de l’autofiction, mettant en scène un énième  personnage d’écrivaine-professeure-de-littérature qui n’arrive pas à écrire. L’enfance a été difficile, le père alcoolique, la mère aplanie. À ces lieux-communs, impossible d’échapper. On pardonne cependant aisément en voyant avec quelle habileté Marjolaine Deschênes manie la plume. Le poète, lorsqu’il s’affaire à écrire des romans, a cet avantage.

Ainsi donc, Viviane Videloup, confrontée à la mort (l’éminence de la sienne et le deuil de son père de cœur) entame un voyage de ressourcement. Elle a la ferme volonté de se libérer du romantisme, ce qui constitue une idée assez intéressante, surtout de la part d’une romancière. Sa conception du monde est pétrie de référents philosophiques qui ajoutent encore un peu plus d’envergure à ce récit somme toute banal.

Dernier point rendant ce roman captivant : sa construction. De très courts tableaux s’y succèdent, toujours chapeautés par un titre qui condense la poésie du passage en particulier. La forme est très agréable et favorise un type de lecture plus près du genre poétique que du roman. On se laisse entraîner par le rythme un peu paresseux de la contemplation sans jamais se hâter. C’est un réel plaisir que l’on a envie de renouveler en allant lire la poésie de Deschênes ou encore, qui sait, son prochain roman? Quoi qu’il en soit, il m’apparaît à présent clairement que Fleurs au fusil aura sa place sur le podium québécois, aux côtés de Zora.

Extrait :

« Joie : ne pas avoir été flinguée.

Définitif : après la énième fois seulement.

Au fond, c’est cette répétition, cette tension temporelle qu’on retrouve dans le romantisme. Cette posture intenable entre avenir et passé qui produit un présent détestable, impossible à étreindre. Mon père, ça l’amusait la mort des animaux. Je ne l’ai vu attentif qu’avec des corps morts, le ventre ouvert. À quoi pensait-il en pelant les bêtes? Quelle esthétique pensait-il atteindre, suspendant des têtes d’animaux dans le salon? De quoi dépeigner Bardot. Je l’imagine perdre le Nord devant les œuvres complètes de Janvier. Même un ours et une lionne composaient son répertoire. Pas de jolie licorne, cela dit. Ces animaux sauvages témoignaient de l’absurdité humaine une fois sur leur étal. Les yeux de mon père luisaient aussi peu que ceux des animaux qu’il empaillait. Les seuls moments où j’y voyais quelque chose d’expressif venir au jour, c’était quand il avait trop bu et il buvait toujours trop. »

p. 56

Consultez le descriptif de ce titre.

La poétique du roman. Compte-rendu de lecture. Fleurs au fusil de Marjolaine Deschênes

Par Thomas Dupont-Buist

S’il est une chose dont on se rend rapidement compte en écumant la portion québécoise de la sélection de premiers romans opérée par Chambéry, c’est bien qu’elle est extrêmement inégale. Après la belle surprise de Zora, les déceptions se sont succédé jusqu’à la découverte de Fleurs au fusil de la poétesse Marjolaine Deschênes. Enfin quelque chose de plus écrit, un travail sur la phrase! Enfin une profusion d’images qui sublime le quotidien sordide que dépeint trop souvent la littérature québécoise! Remarquez, l’univers de ce roman n’en est pas moins sombre pour autant, mais ses ténèbres laissent périodiquement filtrer la lumière. Tout n’est pas perdu.

On se réjouit rapidement de ce petit roman (160 pages) même si on remarque au même rythme ses maladresses. Comme bien des premiers romans québécois, Fleurs au fusil n’échappe pas à la facilité de l’autofiction, mettant en scène un énième  personnage d’écrivaine-professeure-de-littérature qui n’arrive pas à écrire. L’enfance a été difficile, le père alcoolique, la mère aplanie. À ces lieux-communs, impossible d’échapper. On pardonne cependant aisément en voyant avec quelle habileté Marjolaine Deschênes manie la plume. Le poète, lorsqu’il s’affaire à écrire des romans, a cet avantage.

Ainsi donc, Viviane Videloup, confrontée à la mort (l’éminence de la sienne et le deuil de son père de cœur) entame un voyage de ressourcement. Elle a la ferme volonté de se libérer du romantisme, ce qui constitue une idée assez intéressante, surtout de la part d’une romancière. Sa conception du monde est pétrie de référents philosophiques qui ajoutent encore un peu plus d’envergure à ce récit somme toute banal.

Dernier point rendant ce roman captivant : sa construction. De très courts tableaux s’y succèdent, toujours chapeautés par un titre qui condense la poésie du passage en particulier. La forme est très agréable et favorise un type de lecture plus près du genre poétique que du roman. On se laisse entraîner par le rythme un peu paresseux de la contemplation sans jamais se hâter. C’est un réel plaisir que l’on a envie de renouveler en allant lire la poésie de Deschênes ou encore, qui sait, son prochain roman? Quoi qu’il en soit, il m’apparaît à présent clairement que Fleurs au fusil aura sa place sur le podium québécois, aux côtés de Zora.

 

Extrait :

 

« Joie : ne pas avoir été flinguée.

Définitif : après la énième fois seulement.

Au fond, c’est cette répétition, cette tension temporelle qu’on retrouve dans le romantisme. Cette posture intenable entre avenir et passé qui produit un présent détestable, impossible à étreindre. Mon père, ça l’amusait la mort des animaux. Je ne l’ai vu attentif qu’avec des corps morts, le ventre ouvert. À quoi pensait-il en pelant les bêtes? Quelle esthétique pensait-il atteindre, suspendant des têtes d’animaux dans le salon? De quoi dépeigner Bardot. Je l’imagine perdre le Nord devant les œuvres complètes de Janvier. Même un ours et une lionne composaient son répertoire. Pas de jolie licorne, cela dit. Ces animaux sauvages témoignaient de l’absurdité humaine une fois sur leur étal. Les yeux de mon père luisaient aussi peu que ceux des animaux qu’il empaillait. Les seuls moments où j’y voyais quelque chose d’expressif venir au jour, c’était quand il avait trop bu et il buvait toujours trop. »

 

p. 56

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